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Lutte contre l’acné : suicide sur ordonnance?

Par : Pryska Ducœurjoly

Article publié dans la revue Nexus, © 2009




Existe-t-il un risque de déclencher des troubles psychiatriques en prenant de l’isotrétinoïne, la célèbre molécule anti-acné? Pour l’Afssaps, le lien n’est pas établi. Mais les familles de victimes montent au créneau.


Pas moins de 400 procès sont en cours, aux États-Unis, concernant l’isotrétinoïne. Ce nom barbare désigne la molécule anti-acné de Roaccutane et de ses génériques . Elle commence juste à faire des remous en Europe. En Suisse, c’est le documentaire choc, Mourir pour quelques boutons, qui a crevé l’abcès (émission 36,9o de la TSR, disponible sur Dailymotion). À l’origine de la polémique sur ce médicament initialement commercialisé par le laboratoire Roche, des effets secondaires graves qui auraient conduit au suicide de jeunes patients soignés pour une acné parfois mineure.


Au départ, « l’isotrétinoïne a été développée par Roche pour les chimiothérapies en cas de cancer », assure Michael Papantonio, l’avocat interrogé dans le documentaire de la TSR. Les effets de l’isotrétinoïne sur l’acné auraient été découverts par hasard. Ce n’est que bien après l’autorisation de commercialisation que les effets indésirables ont été mentionnés.


En France, le combat entre les laboratoires et les familles de victimes a débuté. En juin 2008, le suicide d’une jeune femme de 24 ans, à Lespignan près de Béziers, a fait suite à un accident en 2007 qui a poussé l’Afssaps (l’agence française des produits de santé) a réfléchir sur de nouvelles mesures de précaution dans l’usage d’un médicament accusé de graves effets secondaires d’ordre psychologique. Depuis peu, la pression de l’Association des Victimes du Roaccutane et Générique , l’AVRG, née en avril 2008, participe à une nouvelle prise de conscience, encore timide, des autorités de santé.


Fondements scientifiques


« Nous ne sommes peut-être que trente membres, mais nous recevons beaucoup d’appels », explique Fabienne Baudinet, membre active de l’association. Les témoignages accumulés sur l’AVRG sont édifiants (lire plus bas : « Des témoignages accablants »). Ils ont en commun une perte brutale du goût de la vie et du travail, intervenant dans les mois qui suivent la prise du médicament.


Ces troubles de l’humeur ne sont pas dénués de fondements scientifiques, comme l’explique le docteur Nicolas Rouyer, dans un courrier adressé le 5 mai 2007 au cabinet du ministre, en appui à la démarche de l’association. « Je vous livre mon point de vue concernant la relation isotrétinoïne/troubles psychiatriques, dont le suicide. Je suis pathologiste et j’ai fait partie de l’équipe du professeur Chambon (Strasbourg) qui a mis en évidence en 1988, la famille des récepteurs nucléaires de l’acide rétinoïque. Depuis, c’est un des sujets phare de son institut. (..) L’isotrétinoïne est un médicament dangereux, assène le docteur Rouyer. Son effet tératogène (provoquant des malformations fœtales, ndlr) est majeur, ce qui oblige à une contraception orale stricte au cours du traitement. Il existe à ma connaissance peu de médicaments dont la prescription impose de telles précautions. (…) L’isotrétinoïne (acide 13-cis-rétinoïque) est un dérivé de la vitamine A. Elle contrôle de nombreuses voies métaboliques par son action sur plusieurs récepteurs nucléaires (RAR). La cascade biologique induite par l’acide trétinoïque endogène (produit par le corps, ndlr) contribue au développement du système nerveux central, tant dans la période embryonnaire que post-natale précoce. C’est la modification de ce mécanisme de régulation extrêmement fin en cas de traitement de l’acné par l’isotrétinoïne, qui est à l’origine des malformations. Chez l’adulte, des récepteurs de l’acide rétinoïque sont retrouvés dans de nombreuses régions du cerveau (cortex, amygdales, hypothalamus et hippocampe). Son rôle est fortement suspecté dans la schizophrénie et la dépression. (..) Au cours du traitement de l’acné, l’isotrétinoïne peut modifier de manière significative l’activité des zones cérébrales dont la perturbation est mise en cause dans la schizophrénie et la dépression. Ceci a été démontré de manière indiscutable par de récentes études d’imagerie cérébrale (JD Bremner, AM J Psychiatry 2005). (…) Le suicide et les maladie psychiatriques sont très fréquents durant l,adolescence. Les troubles psychiatriques dont les suicides, lors d’un traitement par l’isotrétinoïne, sont un événement rare. Ce n’est pas parce qu’un événement est rare qu’il n’existe pas. Cela permet en revanche de comprendre qu’il ne sera jamais possible, ou du moins extrêmement difficile, de démontrer de manière statistiquement significative un lien de cause à effet entre le traitement et les troubles psychiatriques.


Aux Etats-Unis, « la FDA a autorisé ce traitement en 1992 pour les formes graves d’acné. Les troubles psychiatriques survenus au cours du traitement ont initialement été niés, puis occultés et ce n’est qu’en 1998 que la FDA a obligé le laboratoire Roche à inclure un avertissement sur la notice de son médicament Roaccutane (…). Aujourd’hui, cette molécule a le privilège de figurer au « top ten » des médicaments comportant un risque suicidaire (Mini-dossier du SIPS, février 2004) ».


Mieux informer des risques


Et le docteur Rouyer de conclure : « L’isotrétinoïne peut modifier de manière significative chez certains patients le fonctionnement cérébral avec, dans de rares cas, la mise à nu d’une fragilité biologique individuelle ayant pour conséquence l’apparition de troubles psychiatriques parfois majeurs. (…) Le minimum, à mon sens, serait d’imposer une information plus musclée lors de la prescription. Par exemple, avec l’indication sur la boîte « Possibilité de troubles psychiatriques graves ». (…) C’est une libre opinion que je donne, pas celle d’un expert », nous précise toutefois le docteur Rouyer. Cet homme n’est pas le seul à s’inquiéter et à alerter les pouvoirs publics des dangers de l’isotrétinoïne. En 2008, la sénatrice Joêlle Garriaud-May-lam (UMP) s’est également saisie de la question : « Ne devrait-on pas également adopter un principe de précaution et réfléchir à une interdiction de ces produits? », a-t-elle demandé à Roselyne Bachelot, la ministre de la Santé.



Des témoignages accablants


Pour les familles, il ne fait pas de doute que l’isotrétinoïne est la cause de la descente aux enfers de leurs enfants. Le drame du Roaccutane ne se situe pas seulement au niveau de ses graves effets sur l’humeur, mais également sur la non-reconnaissance de ces effets délétères. Ce déni entraîne des patients dans un autre parcours de soin, plus médicalisé encore et dont il es cette fois difficile de sortir : la psychiatrie.


« Notre fils de 16 ans a suivi un traitement prescrit en octobre 2006 par notre dermatologue, alors qu’il n’avait qu’une acné moyenne, raconte Fabienne Baudinet, une mère de famille de Vendée. Dès le début, en octobre 2006, il est devenu agressif, s’est isolé et avait des difficultés pour dormir. Il ne riait plus autant qu’avant. Puis, il a eu la peau et les lèvres qui ont pelé. Il a eu des chalazions avec obligation de mettre des gouttes dans les yeux. Quand je disais à notre dermatologue, en qui j’avais confiance, qu’il était agressif et en train de changer, il a répondu que c’était la crise d’adolescence et a poursuivi le traitement. L’adolescence a bon dos et j’aurais dû suivre ma première réaction à la lecture de la notice. Depuis l’arrêt du traitement en août 2007, rien ne s’est arrangé. Bien au contraire. Il a fait huit tentatives de suicide. Après des mois de calvaire, notre fils a été placé en mars 2008 dans un centre psychothérapeutique. Mais les structures ne sont pas adaptées à sa prise en charge. Nous vivons un cauchemar, nous n’avons pas toujours le droit de le voir. Notre fils était tout à fait sain d’esprit, c’était un enfant précoce, enjoué, toujours prêt à faire des farces. Je pense que tout le monde sait que ce que nous avançons est vrai, mais c’est tellement gros que ça fait peur. Il faudrait interdire cette molécule. »


Ou tout au moins la réserver à des acnés graves, conformément à sa vocation initiale. C’est le point de vue de Daniel Voidey, le président de l’Association des Victimes du Roaccutane et Génériques. Son fils Alexandre s’est pendu le 2 juillet 2007 après avoir laissé un texto évocateur : « Maman, je ne sais ce que j’ai depuis trois semaines, mais là, j’en ai marre, j’en peux plus… J’ai toujours mal quelque part, les articulations, le dos, les ongles incarnés, ma peau qui me gratte tout le temps, c’est des petites choses, mais accumulées, c’est dur. »


Daniel Voidey a porté plainte contre deux laboratoires, mais a perdu. « On va les assigner de nouveau sur le fond, très prochainement avec Maître Collard. Il y a bien plus de victimes en réalité que la quinzaine de cas déclarés, les familles et les médecins ne font pas le lien ».


« Du jour au lendemain, je n’ai plus trouvé l’énergie d’étudier et de finir mon BTS, explique de son côté Sandy Giraud, 23 ans, un jeune homme de Saint-Jean-d’angély (Charente-Maritime). Avant, j’étais un battant, j’étais de bonne humeur et la vie avait un sens. Même si j’avais des difficultés scolaires, je me dépassais pour y arriver. Après deux mois d’un traitement d’une durée de six mois, j’ai fait une dépression. C’était en 2005 et ça dure encore. J’ai fait depuis plusieurs séjours en psychiatrie, Je dors trop, douze à treize heures par nuit, et je me réveille agressif. Je n’ai plus envie de vivre ni de faire des projets, mais je ne sais pas pourquoi. Mes cinq tentatives de suicide, je les vois comme des appels au secours. Je me retrouve dans la lecture d’autres témoignages. Plus le temps passe et plus j’ai la certitude que ce médicament est à l’origine de ce qui m’est arrivé. »



L’isotrétinoïne en chiffres


Le laboratoire Roche a commercialisé l’isotrétinoïne dès 1985 (autorisation 1984). Les génériques, eux, sont arrivés sur le marché à partir de 2002. 32 millions de boiîtes ont été vendues depuis la commercialisation de l’isotrétinoïne en France. Chaque année, 100,000 patients utilisent ce médicament en France, sous les noms de Curacne, Procuta et Contracné.


Une quinzaine de suicides et une vingtaine de tentatives ont été officiellement déclarées à la pharmacovigilance en France, chez des patients traités par la molécule, de 1985 à 2007. La notice de l’isotrétinoïne classe ces effets secondaires parmi les effets « très rares ».


Les effets indésirables classés « fréquents », c’est-à-dire d’une occurrence supérieure ou égale à 1/10 incluent des troubles de la circulation sanguine et lymphatique, neutropénie, céphalée, troubles oculaires (conjonctivite, sécheresse), rhinopharyngite, élévation des transaminases, irritation cutanée, douleurs musculaires, élévation des triglycérides



Mise en garde


Bien que le Vidal mentionne clairement les risques, la réponse de l’Afssaps reste prudente : « L’isotrétinoïne fait l’objet d’une surveillance particulière depuis 1995, notamment sur le plan des effets indésirables psychiatriques. La notice patient a été régulièrement modifiée pour mettre en garde sur les risques de dépression, de tentative de suicide et de suicide dans la liste des effets indésirables. (…) Les études publiées n’ont pas permis à ce jour de démontrer une association entre dépression et prise d’isotrétinoïne. De même, l’analyse réalisée en 2005 au niveau européen sur l’ensemble des données (données animales, données issues des essais cliniques et données recueillies depuis la commercialisation) n’a pas établi d’association », explique l’autorité en novembre 2007, dans un communiqué dédié à la molécule anti-acné. Les prescripteurs ont été informés des précautions qui encadrent l’isotrétinoïne, un courrier leur ayant recommandé une vigilance particulière en cas d’antécédents psychiatriques.


Par ailleurs, sollicité par le sénateur de la Vendée, Bruno Retailleau, Roselyne Bachelot a aussi répondu sur cette question dans un long courriel (où elle ne manque pas d’insister sur les bénéfices reconnus du traitement) : « L’évaluation du risque est rendue difficile dans le contexte de la pathologie traitée, car l’acné s’accompagne souvent d’altération de l’humeur et d’anxiété. De plus, dans cette population jeune, les conduites suicidaires ne sont pas exceptionnelles. En effet, elles surviennent en dehors de tout contexte dépressif identifié. »


Face à la montée de la contestation des familles, l’Afssaps a reçu une délégation le 7 janvier dernier. Elle s’est engagée à définir un nouveau plan de communication auprès des prescripteurs, « toujours mal informés, voire peu à l’écoute des patients lorsqu’ils font état d’un changement d’humeur brutal », selon les affirmations des membres de l’association. L’AVRG sera également mise à contribution pour valider la brochure d’information patient (remise au moment de la prescription).



À propos de l’auteure


Journaliste freelance, Pryska Ducœurjoly a travaille sept ans dans la presse généraliste avant de se spécialiser dans les questions de santé et d’environnement. Elle explore aussi, pour Nexus, les formes d’énergie émergentes, à commencer par l’énergie libre.



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